Antoine, ton cabinet AKO est particulièrement sollicité avec cinq projets IMOCA, dont celui de Paprec. Comment expliques-tu ce succès ?
Je crois que c’est l’attrait de notre équipe. C’est une petite structure qui est agile avec des gens qui viennent d’horizons différents, de la course au large ou de la Coupe de l’America notamment. C’est une équipe qui est pluridisciplinaire. Nous regroupons des spécialistes dans chaque domaine qui ont tous beaucoup navigué. C’est une belle alliance de compétences.Justement, tu as été skipper à haut niveau et tu continues de naviguer très fréquemment. C’est un vrai plus dans la conception des bateaux ?Oui, il est primordial de pouvoir confronter nos outils à la réalité et donc d’aller sur l’eau. C’est également important de naviguer pour partager une culture commune, un langage commun avec les marins. Ça nous permet ensuite de mieux comprendre leurs retours d’expérience qui nous servent de base pour dessiner les prochains bateaux.« Le simulateur, un outil pour se rapprocher de la réalité »
T’arrive-t-il de t’inspirer d’autres sports ?
Il y a surtout des parallèles avec le sport automobile, principalement sur deux aspects : la simulation et le traitement des données. En Formule 1 notamment, la télémétrie permet de mesurer en temps réel l’état de la voiture et donc de gérer la façon de l’exploiter. Les moyens en recherche et développement sont plus conséquents qu’en voile en la matière, ils ont vraisemblablement une avance sur nous.
Quel est l’apport de la simulation dans la construction d’un IMOCA ?
Chez AKO, nous travaillons avec Gomboc, un simulateur qui a été développé par et pour le Team New Zealand en vue de la Coupe de l’America. C’est un super outil de conception, parce qu’il retransmet une part d’intuitif : on peut barrer le bateau, regarder comment il se comporte… C’est beaucoup moins froid qu’une feuille de calcul Excel ! Ça permet aussi d’échanger avec les marins : ils peuvent venir barrer, nous parler de leurs ressentis… C’est comme ça qu’on arrive à faire évoluer le modèle. On se base aussi beaucoup sur l’observation de vidéos. Ça paraît simple mais c’est un des outils les plus importants afin de se rapprocher au plus près de la réalité. Le simulateur, c’est justement le chaînon qui manquait entre la théorie et la pratique !
Vous utilisez également un casque de réalité virtuelle…
Oui, c’est l’un des outils qui permet de s’immerger dans le bateau. On l’utilise un peu sur le simulateur justement pour renforcer son côté immersif. Mais ça sert surtout pour l’ergonomie, afin de trouver les bonnes dimensions du cockpit. Ce sont des bateaux très exigeants physiquement donc on essaie de réduire le niveau de fatigue des skippers et le risque de blessure à bord. Tout le bateau, on le conçoit autour du fait que le Vendée Globe se gagne à la table à carte. Donc nous voulons que le skipper soit dans les meilleures conditions pour prendre les bonnes décisions.
« Mettre l’humain au centre de la conception »
C’est un principe que vous partagiez dès le début avec Yoann et le Team ?
Les premières discussions ont montré qu’on avait une vision commune dans la manière d’utiliser le bateau et la nécessité de mettre l’humain au centre de sa conception. On sait qu’avant de faire un bateau performant, il faut faire un bateau exploitable en solitaire en ayant conscience qu’à la fin, c’est le marin qui fait la différence. Nous souhaitions lui donner le meilleur outil pour gagner la course. Ce sont ces convictions communes qui ont fait émerger le cahier des charges qu’on a précisé au fur et à mesure.
Il n’y a donc jamais de désaccord profond dans le processus de conception ?
Non pas du tout, il n’y a pas de choix « tout blanc ou tout noir ». Notre but, c’est de concevoir le meilleur bateau pour Yoann. On ne peut pas se permettre que la solution technique soit prometteuse si elle génère du stress ou de l’inquiétude chez lui. Par ailleurs, on tient compte aussi du temps imparti entre la mise à l’eau et le Vendée Globe. L’objectif, c’est que le bateau soit fiabilisé et que Yoann apprenne à s’en servir dans ce laps de temps.
« Les nouveaux IMOCA seront plus aériens »
Vous concevez d’autres IMOCA… Comment « compartimenter » entre chaque équipe ?
Travailler avec d’autres équipes est indispensable. Un architecte qui ne conçoit qu’un bateau tous les quatre ans ne ferait pas suffisamment de recherche, n’aurait pas assez de ressources, d’outils et de compétences pour y parvenir. Chaque projet et chaque équipe avec qui nous travaillons nourrissent un socle de connaissances commun. En revanche, elles viennent toutes avec leur sensibilité, la personnalité du skipper et des objectifs bien précis. Et bien entendu, à un certain niveau de développement, les équipes gardent pour elles leurs choix techniques.
Est-il possible d’être vraiment radical dans les choix architecturaux ?
C’est indéniable qu’il y a beaucoup d’évolutions possibles. La Coupe de l’America est d’ailleurs un vivier d’inspiration intéressant. Ce qui est particulier quand on construit un bateau pour le Vendée Globe, c’est qu’il s’agit d’une course qui se déroule pendant cinq semaines dans le Grand Sud, où nous avons très peu de données, si ce n’est celles de l’édition précédente. La capacité à exploiter le bateau en solitaire, quelles que soient les conditions, est fondamentale. C’est tout l’enjeu des échanges avec le skipper et les teams, afin de savoir où placer le curseur en termes d’innovations, d’exploitation du bateau tout en veillant au temps de mise au point. Et nous nous attachons, surtout, à faire le bateau le plus facile à exploiter en solitaire autour du monde.
Les futurs IMOCA, dont Paprec, seront-ils beaucoup plus performants que la génération précédente ?
On ne conçoit pas un bateau en se disant qu’on va gagner 2 ou 6% de performance par rapport aux précédents. En revanche, on travaille avec les données du bateau d’avant, on évalue ses qualités et on commence par combler ses défauts. Et puis au cours de la conception, on peut se rendre compte qu’un aspect peut avoir plus de gains que ce qu’on pensait. Plus généralement, les nouveaux bateaux seront plus aériens que les précédents et les gains ont tendance à continuer à croître plutôt qu’à ralentir. Il pourrait y avoir des écarts de performance importants avec la précédente génération…